Entre Don et Contre-don : une attente. Quel impact en éducation ?
Conclusion
Ce travail, bien qu’insuffisamment fouillé et non confronté à un terrain réel[1] – faiblesse dont j’ai entièrement conscience – a permis d’affirmer la complexité du Don et de mettre en lumière l’importance de l’attente dans le processus.
En effet, l’attente et plus précisément l’imattente[2], cet imaginaire de l’attente, est bel et bien un élément essentiel du Don qui est à prendre en compte en lien avec sa complexité. Car c’est aussi cette complexité qui participe au poids de la charge de l’imattente.
L’imattente est un imaginaire qui se nourrit des expériences passées et du présent pour anticiper le résultat d’une attente et combler le vide existant entre le début de l’attente et sa fin, le moment du résultat attendu. En cela, l’imattente est bien l’imaginaire qui vient combler le vide existant entre les moments de l’attente, cet espace-temps d’incertitudes.
La différence entre le résultat et l’imattente influera sur la réaction de celui qui aura attendu, car en fonction de la charge (son pôle et son intensité), elle sera source de plus ou moins de joie ou de peine. Mais elle pourra aussi participer à la transformation de ce même individu.
Dans le Don, il y a « une dimension obligatoire du fait envisagé et un aspect volontaire sous lequel il se donne » (Karsenti 1994, p. 20) qui se retrouve dans le delta entre l’imattente et le contredon. Ce delta jouera sur l’évolution du processus dans le temps. Elle aura une influence sur la réaction du donateur devenu donataire à la réception du contredon.
La complexité du Don entre donc en jeu dans la charge de l’imattente du don, car elle participe de l’imaginaire et des tensions internes de l’individu.
En effet, comme je l’ai présupposé dès le début de ma recherche sur le Don, comme je l’ai questionné dans ma note de recherche en M1 et comme je l’ai montré ici, le Don est un objet et un paradigme complexe. Il est complexe parce que c’est un fait social total qui est à la fois multidimensionnel (il est, simultanément, différents faits sociaux), pluridisciplinaire (ces faits sociaux font appel à plusieurs champs) et multiréférentiel (il intervient à différents niveaux, différentes perspectives de la société). Ce qui me conforte dans le fait que pour bien aborder le don en tant que processus, tenir compte de sa complexité me semble essentiel.
Sa complexité se retrouve aussi dans le processus lui-même, un processus qui peut avoir différentes lectures tout aussi importantes les unes que les autres, car apportant chacune leur élément éclairant sur ce qui peut se passer dans le Don. Car un don n’est pas neutre, il peut être source de plaisirs comme de déplaisirs. Donc, de surcroît, le Don qui est une succession de dons/contredons l’est encore moins. Et la charge des imattences de dons des différents acteurs du Don joue un rôle primordial dans cette non-neutralité.
Il y a selon moi trois principales lectures à prendre en compte : la psychanalytique, la sociologique et l’anthropologique qui gagnent à être interconnectées pour une meilleure compréhension du Don, de ses effets et de ses impacts.
L’éducation mettant en jeu des individus et des groupes d’individus au sein d’organisations et d’institutions tout comme le Don, ces lectures sont importantes pour saisir la place et l’effet du Don en éducation. Car le Don est présent en éducation, il fait partie de l’éducation.
L’acte éducatif tout comme le Don est d’une part empreint de demandes qui s’appuient sur des manques, des besoins, des désirs et d’autre part s’inscrit dans des relations entre des êtres vivants et/ou des personnes morales. Ainsi, appréhender les manques, les besoins et les désirs qui alimentent le processus du Don tout comme le processus pédagogique, pouvoir positionner leur place dans leur processus respectif et dans les interactions entre les acteurs, peut permettre de mieux comprendre certaines situations éducatives où le don joue une place non négligeable, si ce n’est parfois primordiale.
Avoir conscience de l’imattence dans le Don – cette imattente entre le don et le contredon –, mais aussi de l’imattence dans laquelle peut être tout individu en situation d’attente peut améliorer une situation éducative, peut aussi favoriser l’acquisition de connaissances, favoriser la construction de l’être, éviter l’abandon, etc.
Mais ce constat n’est pas suffisant. Il n’est qu’une pierre apportée à l’édifice du Don en Éducation. Un édifice qu’il est intéressant de continuer à défricher, car en tant qu’élément de l’éducation, comprendre le Don, comprendre sa place dans l’éducation pourrait lui permettre de favoriser l’éducation des individus tout au long de la vie. Une éducation qui passe, entre autres, par la relation entre les êtres, par une confiance en soi et par une valorisation individuelle. Car la confiance en soi et en l’autre me semble primordiale en Éducation. Ce sont des éléments fondateurs de la qualité des relations. Une relation qui, comme l’a proposé René Barbier[3], peut être l’élément central de l’éducation entre l’appreneur, l’apprenant et l’objet de savoir.
Pour bien apprendre de l’autre n’est-il pas nécessaire d’être avec lui dans une relation constructive ? Et pour être dans une relation constructive, n’est-il pas nécessaire d’avoir confiance en ce qu’il nous donnera ? Et n’est-il pas aussi nécessaire d’avoir confiance en notre capacité à recevoir ce qu’il nous donnera tout comme dans notre capacité à donner ? « Une éducation réussie ne consiste-t-elle pas à apprendre à donner, et à recevoir, sans se faire avoir » ? Comme nous le propose J.T. Godbout (2000, p. 60).
Or, je fais l’hypothèse que le Don en Éducation peut être vecteur de gain de confiance et de valorisation ainsi que source de relation constructive[4], ce qui est l’objet de la suite de ma recherche sur le Don en Éducation. Et je fais aussi l’hypothèse que cela passe par une meilleure compréhension du processus dans sa complexité et du rôle de l’imattence, entre don et contredon, dans ce dernier. Cette recherche, lorsqu’elle sera aboutie, devrait apporter un autre regard aux situations éducatives, une autre grille de lecture et pourra éventuellement faire sens dans la recherche en Sciences de l’Éducation.
[1] De manière non conventionnelle, j’avais pris pour terrain le film « Les choristes » que j’ai analysé en clef de don.
[2] Concept que j’ai créé et développé dans mon mémoire et que je reprends dans mon livre Co-auteur de sa vie – Auteur de sa nouvelle vie.
[3] Conférence du 12 septembre 2008 De René Barbier sur « Jiddu Krishnamurti, Socrate du XXe siècle. Un éducateur pour notre temps ».
[4] « Le don est l’acte par lequel l’homme se révèle pour l’homme et par l’homme » (Lefort 1987, p. 27).