Co-auteur de sa vie – Auteur de sa nouvelle vie

Au fil des pages

« Partie I, Chapitre 4 – Un chemin de l’auteurisation : implication, autorisation, émancipation, autonomisation*, auteurisation (pp 97)

Auteurisation

« S’auteuriser c’est être coauteur de soi-même et auteur d’une nouvelle vie dans laquelle on s’engage. C’est faire des choix habités par rapport à soi-même et non pas par rapport aux autres : individus, famille, groupe, entreprise, religion, société, etc. C’est faire des choix par rapport à ce que l’on ressent et non pas par rapport à ce que l’on projette, espère et attend. C’est faire des choix par rapport à soi, même si cela va à l’encontre des attentes et désirs des autres.

Comment faire ces choix par rapport à des domaines précis si nous ne sommes pas devenus autonomes par rapport à ces derniers ? Être auteur de sa nouvelle vie, c’est aussi écrire sa propre partition et la jouer. Devenir l’acteur de sa propre partition et non plus l’acteur de celles écrites par d’autres.

Peut-être allez-vous me dire que ce serait ne pas respecter les autres ou en prendre le risque, que ce n’est pas comme cela que l’on vit en société et avec les autres. Je vous répondrais simplement que tout au contraire, c’est l’inverse. Ce qui est en grande partie le propos de ce qui va suivre et que j’aurai l’occasion de développer : se connaître et s’auteuriser pour mieux rencontrer les Autres et être avec eux, dont cet autre qui est en nous.

    Partie III, Chapitre 3 – Soi et L’autre (pp. 208-212)

    La réciprocité : un vivre avec qu’on éviterait ?

    « Marcel Mauss, dans son Essai sur le don[1] a été le premier à montrer le rapport qu’il y avait entre donner, recevoir et rendre. Il a même été plus loin en montrant que c’était trois obligations qui régissaient les relations sociales des sociétés claniques. Depuis, les travaux principalement menés par des sociologues et des anthropologues, ont montré que ces trois obligations ne faisaient pas que régir les sociétés claniques, mais qu’elles étaient aussi bien présentes dans notre société moderne.[2]

    Pour faire simple sur ces trois « obligations » du don dans lequel s’inscrit la réciprocité :

    • Il y a obligation de donner car nous donnons à quelqu’un suite à un désir personnel ou une demande.
    • Celui qui reçoit a obligation de recevoir s’il ne veut pas être mal vu ou provoquer une crise, un conflit.
    • Quand il a reçu, il se retrouve en dette vis-à-vis de celui qui lui a donné et se retrouve dans l’obligation de rendre, qui est redonner (ce qu’en français nous appelons aussi un « contre-don »). Et nous voilà repartis dans une boucle de don.

    Le redonner dont on parle n’est pas rendre la même chose obligatoirement. Le don n’est pas du troc, il y a toujours dissymétrie. Ce que nous donnons, recevons et redonnons est multiple. Ce peut être un bien précis mais aussi un service, un sentiment, de l’affection, des coups, etc. Ce n’est pas précis et ce qui est redonné peut être d’une autre nature que ce qui aura été donné, et de plus dans une temporalité incertaine[3]. Le don n’est donc pas un échange de biens quantifiables mais un échange symbolique. Le processus du don peut être sans fin, comme souvent dans la sphère familiale. Mais il peut aussi s’arrêter malgré les obligations. Car dire obligation ne veut pas dire obliger. Et si ce n’est pas obligé, nous pouvons alors dire non et tout arrêter, mais en en assumant les conséquences…

    La réciprocité : « caractère, état d’une action, d’une relation, d’un sentiment qui est réciproque, vient du latin reciprocitas, “réciproque” »[4]. C’est-à-dire que ce qui circule dans l’échange entre deux termes A et B circule dans les deux sens.

    La réciprocité est donc de l’ordre de l’échange, qu’il soit symbolique ou non. Elle fait donc partie du processus du don et des relations humaines, tout comme elle est présente dans la nature et au niveau biologique.

    Seulement, comment la vivons-nous ? Ce que je veux dire par là et questionner, c’est, nous limitons-nous à une réciprocité superficielle ou acceptons-nous une réciprocité impliquée et impliquante ?

    Dans le champ des relations humaines et de l’échange symbolique, accepter de recevoir c’est se mettre en dette vis-à-vis de l’autre. C’est donc un risque face à la malveillance humaine. Et cela d’autant plus lorsque nous avons majoritairement des personnes en face de nous, c’est-à-dire des individus que nous ne connaissons pas vraiment. Difficile alors de se mettre en dette… Le risque peut être trop grand.

    J’ai ainsi pu remarquer dans le cadre de mes recherches sur le don (domaine dans lequel je me suis spécialisé) que donner était plus facile que de recevoir. J’ai aussi pu constater que ce que nous pouvions voir comme du recevoir était parfois plutôt du prendre.

    J’ai rencontré des personnes qui donnaient facilement et aimaient ça, certains qui donnaient même trop, d’autres qui aimaient donner mais qui se restreignaient pour se protéger (souvent suite à des blessures psychosociales personnelles) et d’autres qui donnaient peu voire pas du tout. Par contre, j’ai rencontré peu de personnes qui savaient recevoir. Comme si c’était difficile. Une sorte de méfiance naturelle qui se serait développée dans nos villes et notre société moderne ? Pour ma part, recevoir ne m’est pas facile. Je suis sélectif. Pour finir, j’ai connu des personnes qui prenaient ce qu’on leur donnait comme si c’était un dû, plutôt que de l’accueillir dans le recevoir. Les voies de l’échange symbolique sont ainsi complexes et variées…

    Nous nous empêchons donc de vraiment recevoir par peur (non conscientisée) de ce que l’autre pourrait faire. En faisant ainsi, nous avons tendance à réduire la portée des échanges symboliques pour les faire tendre vers des échanges basiques. Protection… protection… quand tu nous tiens et ne nous lâche pas…

    En cela, nous sommes plus souvent dans une réciprocité superficielle.

    Pourtant, c’est si agréable de donner et de recevoir !

    « Qu’il est bon de donner comme de recevoir et ce, parce qu’il y a quelque chose comme une bonté foncière de l’Être (du monde, de la vie). » (Jacques Dewitte)[5]

    Pour vraiment recevoir il est préférable de s’ouvrir à l’autre. Accueillir l’autre pour ce qu’il est et surtout lui faire confiance. Il est nécessaire de s’impliquer dans l’échange et la relation, de se mettre en risque, d’accepter cette relation impliquante quand elle nous est proposée. Pas facile dans notre monde de défiance généralisée…

    Sainement vécue, c’est-à-dire sans mise en dette aliénante ni écrasante, la réciprocité serait un modèle de société plus intéressant que le modèle compétitif. Mais serait-elle viable et raisonnable dans un monde où la compétition avilissante domine ?

    En attendant, nous pouvons au moins essayer d’être dans la réciprocité avec ceux qui le méritent ainsi que dans l’écoute des occasions qui pourraient se présenter. C’est déjà le cas avec les très très rares Vrais Amis que nous pouvons avoir, quand nous en avons. J’en suis persuadé.

    Avez-vous remarqué que cela fait du bien de donner franchement et volontairement ? Je ne parle pas ici des cadeaux institutionnels « imposés » comme aux anniversaires, mariages et à Noël. Donner comme recevoir, dans ces moments-là, peut faire plaisir, mais ce n’est pas toujours le cas. Par contre ce que vous donnez en dehors d’occasion précise, surprenant parfois l’autre (tout comme vous pouvez recevoir de cette manière et être surpris), c’est plaisant et aussi gratifiant.

    J’aime donner et recevoir, et j’ai un grand plaisir à vous donner ce que j’écris dans ce livre.

    • Et vous, aimez-vous donner ou recevoir ? Savez-vous recevoir ou êtes-vous plutôt du genre à prendre. Mais surtout ne trouveriez-vous pas intéressant pour vous et votre entourage d’essayer de vous engager sur la route de la réciprocité impliquée ? Ce qui veut dire commencer à faire confiance…

    La réciprocité impliquée implique de faire confiance. C’est s’autoriser à donner sa confiance et à donner de sa confiance, ainsi que de la reconnaissance* pour en recevoir en retour.

    Agir ainsi, c’est essayer de s’émanciper de ses appréhensions et de ses peurs.
    C’est donner à l’autre le droit d’Être lui-même avec vous.
    Cela parle de penser à soi tout en sachant faire passer l’autre avant nous.
    Si ça, ce n’est pas un vivre avec, qu’est-ce donc ?

    « L’acte le plus sublime, c’est de placer un autre avant soi. » (William Black)[6]

    Maintenant, tout cela est beau à dire, seulement, comment être avec les autres et agir pour les autres quand nous ne sommes déjà pas nous-mêmes, que nous ne nous connaissons pas vraiment ?

    [1] « Essai sur le don, Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » paru dans le tome I de L’année sociologique (1924-1925) et édité actuellement chez PUF.

    [2] Pour en savoir plus sur le sujet, lire La société vue du don d’Alain Chanial et les numéros de la revue du MAUSS ainsi que ses auteurs, dont les ouvrages des deux principaux théoriciens actuels sur le don (du moins les deux selon moi les plus productifs) que sont Alain Caillé et Jacques T. Godbout.

    [3] Un service reçu peut être redonné des mois, voire des années plus tard. Il n’y a généralement pas de temporalité associée à ce dernier. Ce sera lorsque le donateur aura à son tour besoin d’un service ou d’autre chose que le donataire pourra lui rendre. »

    [4] Le grand Robert.

    [5] La manifestation de soi, éléments d’une critique philosophique de l’utilitarisme, La Découverte, 2010, p. 246.

    [6] Le mariage du Ciel et de l’Enfer, Librairie José Corti, 1922, p. 21.

    Partie IV, Chapitre 3 – Se renaître au monde (pp. 272-274)

    Respect de soi et estime de soi, connaissance de soi

    Le respect parle de l’attention valorisée que l’on porte à quelqu’un, c’est « prendre en considération »[1].

    À qui se doit-on en premier dans la vie ? Quelle est la première personne à laquelle nous devons faire attention ? Quel est le premier individu que nous devons accepter ? La réponse à ces questions est présente dans l’un de nos fils conducteurs. Cet individu, c’est nous ! Le premier individu à qui nous devons quelque chose, c’est nous ! Le premier individu à qui nous devons faire attention, c’est nous ! Le premier individu que nous devons respecter, c’est nous !

    Notre première attention, elle est vis-à-vis de nous-mêmes, cela rejoint la protection de notre structure. C’est en faisant attention à nous que nous commençons à nous protéger. Cela parle de prévoyance, pas d’être centré sur soi. Notre première dette est vis-à-vis de nous-mêmes, notre structure biologique et notre esprit. Nous nous devons déjà de tout faire pour nous maintenir en vie, mais nous nous devons aussi à nous-mêmes pour tout ce que nous nous faisons, que ce soit en bien comme en mal. Le premier respect que nous devons avoir il est ainsi vis-à-vis de nous-mêmes. Comment attendre du respect des autres si nous ne sommes pas déjà capables de nous respecter nous-mêmes ! N’oublions pas ce bon vieux proverbe français d’origine médiéval : « Charité bien ordonnée commence par soi-même ».

    Le respect de soi, se respecter, est essentiel pour sa propre construction. Il me semble que si nous ne nous respectons pas, notre construction se fera avec un manque, elle sera du coup bancale. Or tout ce qui est bancal n’est pas équilibré.

    Sans respect, comment s’estimer ? Car peut-il y avoir estime de soi sans respect de soi ? D’après le Littré, non. Voici ce qu’il propose comme définition de « se respecter » : « Agir de manière à conserver l’estime de soi-même ». Il semblerait donc que les deux soient intimement liés.

    S’estimer, c’est « déterminer sa propre valeur, (…) se considérer, se croire, (…) et avoir une bonne opinion de soi-même »[2]. Cela parle principalement de la valeur que nous nous donnons à nos yeux. Comment donc s’en donner si nous ne nous respectons pas ! Le lien de cause à effet me semble indiscutable. Maintenant, si vous avez des arguments contre, je suis tout ouïe[3].

    Bien sûr, le monde n’est ni blanc ni noir, tout est gris avec des teintes différentes. Et dans ce monde de gris, je ne pense pas qu’il soit nécessaire de se respecter en permanence pour s’estimer. Névroses, complexes et vécus obligent… Il y a ainsi des situations où nous avons du mal à nous respecter. Cela doit-il pour autant remette en question l’estime de soi que l’on peut avoir ? Il me semble que non. Mais peut-être que cela influera tout de même sur la charge de la valeur que nous nous attribuons. Je ne sais pas, je me le demande simplement.

    Mais attention, estime de soi ne signifie pas avoir une haute opinion sur soi. Ce n’est pas la même chose ! Il me semble que nous serions plus, pour la seconde, dans l’évaluation de ses capacités ou dans de la prétention.

    L’estime de soi comme le respect de soi me semblent indispensables pour une saine construction de nous-mêmes. Dans nos phases de construction qui passent par les autres (l’initial et souvent celles qui suivent), le respect de soi et l’estime de soi n’entrent pas vraiment en jeu. D’ailleurs, respect de soi et estime de soi sont-ils généralement abordés dans l’éducation ou en formation ? Je n’en ai pas l’impression. Et pourtant, je suis persuadé que nous serions plus en confiance et que nous apprendrions mieux si nous nous respections et nous estimions plus.

    Alors, quelle re-naissance possible sans respect et estime de soi ? Comme souvent, je n’ai aucune réelle réponse. Je vous laisse à vos propres réflexions.

    Je ne me suis pas respecté pendant longtemps. Je ne devais pas avoir beaucoup d’estime de moi à l’époque, si j’en avais une… Je sais maintenant que je me respecte beaucoup plus, mais pas toujours. Je pense avoir acquis une certaine estime de moi, elle me semble plutôt bonne maintenant, même si à l’époque où j’ai écrit la première édition de ce livre, je ne savais pas si elle était si bonne que cela. Le doute… toujours le doute…

    Et pour vous alors, qu’en est-il ?

    Être capable de nous respecter et de nous estimer, pourrait-il nous aider à choisir notre vie ?

    [1] Le Grand Robert.

    [2] Ibid.

    [3] Il vous suffit de m’écrire.

    Partie VI, Chapitre 3 – Accueillir et avancer (pp. 387-392)

    Savoir laisser le temps au temps…

    Se connaître demande donc du temps. En effet, il n’est pas possible de se connaître du jour au lendemain. Cela demande du travail… C’est une réaction intérieure que l’on déclenche sans en connaître l’aboutissement. C’est un ou des aboutissements d’une évolution et d’un développement interne. En fonction des individus et des histoires, cela peut prendre un temps plus ou moins long.

    Mais sait-on prendre le temps dans nos sociétés industrialisées et principalement occidentales de l’hémisphère nord[1] ?

    Le temps est une donnée que l’on peut évaluer précisément mais dont la valeur absolue vécue est abstraite. Comme nous le savons tous, cela dépend des situations dans lesquelles nous pouvons nous trouver, mais aussi des cultures. Il nous est tous arrivé d’avoir la sensation qu’une minute dure parfois quelques secondes (en situation d’urgence) tout comme elle peut durer beaucoup plus longtemps (en situation d’ennuis). Mais quelle que soit la valeur absolue que l’on vit, le temps semble être devenu une donnée primordiale de nos sociétés occidentales et industrialisées, tout comme du monde des affaires. Dans ces dernières, nous ne savons plus prendre le temps des choses. Nous courrons ainsi sans cesse, que ce soit au travail, dans notre vie familiale, dans nos différentes activités, dans nos loisirs, dans nos relations à maintenir, etc. Autant d’urgences et d’importances que nous nous imposons…

    Socialement, il est devenu important d’avoir quelque chose à faire, tout comme de faire des choses. Nous pourrions être jugés, voire parfois condamnés par d’autres si nous ne faisions rien. Que pourrait-on bien dire et penser de nous !

    En Angleterre, certaines Universités évaluent votre désir lorsque vous venez vous inscrire pour la première fois. Si l’on ne vous sent pas réellement prêts ni sûrs de votre choix, on vous invite à prendre un an pour vous. L’idée étant que durant ce temps, votre projet personnel va maturer. Personnellement, je trouve cette démarche très saine, mais avec un bémol : durant ce temps « pour vous », il ne faut pas faire n’importe quoi, et surtout il ne faut pas « rien faire ». Il est attendu que vous « utilisiez » de manière profitable ce temps pour vous (travailler, voyager pour apprendre et non pas ne rien faire, s’engager dans de l’associatif, de l’humanitaire, etc.). Vous serez jugés là-dessus par la suite.

    N’avez-vous pas remarqué comme on peut nous demander souvent : qu’as-tu fait pendant ton week-end, ta soirée, tes vacances ? Nos questions sont ainsi souvent ciblées sur ce qui peut avoir été fait ou sur une demande d’information sur des tierces personnes (familles, amis, collègues, etc.). Il est rare que nos questions soient ouvertes à ce que l’autre pourrait avoir envie de raconter sans être obligatoirement ciblé. D’ailleurs, demandez-vous souvent ou vous demande-t-on souvent « quoi de neuf ? » ?

    Les vacances pourraient être un moment de repos où nous en profiterions pour être dans le ne-pas-faire[2] et le non-faire. Heureusement, c’est tout de même de temps en temps le cas, il nous arrive de nous poser ainsi, mais il me semble que ce n’est tout de même pas souvent la dominante des vacances. Qu’aurions-nous alors à raconter à notre retour ? Il y en a beaucoup qui continuent ainsi à courir après le temps pendant leurs vacances. Il existe souvent beaucoup de pressions dans la préparation de ce que nous ferons, et cela d’autant plus lorsque nous partons dans un endroit que nous ne connaissons pas. L’habitude, que l’on retrouve chez beaucoup, est d’essayer de voir absolument ce qui est à voir, de rentabiliser son temps ou de « zoner », qui n’est qu’un faire inversé. Là encore, en plus du fait de rentabiliser le coût du voyage[3], que va-t-on penser de nous si nous n’avons rien à raconter de particulier à notre retour. La rentabilité du temps est ainsi partout, chez les adultes comme chez les jeunes. De plus, en fonction des histoires de chacun, nous avons souvent besoin de l’occuper de manière utilitaire, au risque de culpabiliser.

    Il était professeur d’Universités spécialisé dans les Sciences Humaines, à la retraite maintenant depuis un certain temps. Un jour, lors d’une discussion que nous avions il me dit : « je suis actuellement en train de lire des romans alors que je devrais travailler. (…) Pourquoi je dis ça ? Hé bien, vois-tu, je culpabilise quand je ne travaille pas ».

    Ainsi, nous devons toujours avoir quelque chose à faire, ne nous autorisant à nous reposer que lorsque ce que nous avions à faire est fait. De préférence, tout doit aller vite. Ainsi, nous courons… nous courons… nous courons… Qu’est donc devenue la patience dans tout cela ? Nous pressons les projets pour les finir rapidement, pour aller plus vite que l’autre, parfois pour être le premier. Nous avons de plus en plus tendance à vouloir tout rapidement, supportant parfois difficilement d’avoir à attendre. Plus cela va vite, plus nous nous dégageons du temps. Plus nous nous dégageons du temps, plus nous avons tendance à le remplir autrement, de préférence pour quelque chose de précis.

    Le temps va vite, toujours plus vite, parfois trop vite
    et nous courons après… sans jamais le rattraper…
    Nous consommons et consumons ainsi notre temps,
    ce si précieux bien et don de la vie.

    Pourquoi donc ne l’arrêtons-nous pas de temps en temps ? Pourquoi ne lui laissons-nous pas le temps ? Oui, laisser le temps au temps, accepter que certaines choses prennent le temps dont elles ont besoin pour se faire, et ne pas les précipiter. Pourquoi donc ne pas accepter de s’arrêter de travailler ou d’arrêter de faire ce dans quoi nous étions lorsque nous le sentons, lorsque notre corps nous dit « fais une pause, j’en ai besoin ». Prendre ainsi le temps de faire une sieste, d’aller manger quelque chose, de sortir contempler la nature, d’être simplement en soi-même, de ne rien faire de franchement utile ni productif, si ce n’est pour soi-même et l’équilibre de sa structure. Cela reviendrait-il à accueillir ce calme possible du non-agir (le wu wei chinois) et du ne-pas-faire sans culpabiliser ?

    S’écouter ainsi régulièrement, cela prend plus de temps. Et alors ? Quelle importance ! Arrêtons de nous imposer ainsi nos propres pressions en acceptant les exigences d’autres ou en donnant trop d’importance à certaines choses. Il est vrai que parfois nous n’avons pas le choix, notamment professionnellement. Quoi que… et encore… parfois…

    Une sieste de 15-30 minutes, lorsque nous avons déjà beaucoup donné et que nous le sentons, permet de réinitialiser le cerveau. Ça le rend souvent plus productif. Le temps donné à ces moments d’arrêt est ainsi souvent redonné par une meilleure efficience et meilleure efficacité. Ce que les Japonais ont compris en institutionnalisant les siestes dans certaines entreprises. Mais là, ce qui devrait être une pause dans le ne-pas-faire, voire dans le non-faire devient une occupation planifiée de notre temps à des fins productives, ce qui est plutôt moyen.

    Pour s’arrêter ainsi tout comme pour accepter de laisser le temps au temps, il me semble nécessaire de lâcher l’importance que l’on donne à certaines choses, une importance souvent exagérée d’ailleurs. C’est loin d’être évident, je ne le sais que trop bien… et cela d’autant plus lorsque l’inconscient vient s’en mêler. Parfois on ne s’en rend même pas compte, notamment dans les relations affectives ou lorsque des sentiments sont présents.

    Et pourtant, ce lâcher prise pour pouvoir s’arrêter et donner le temps au temps sans se culpabiliser ou culpabiliser d’autres est si positif. Ne serait-ce que dans les tensions internes, les obligations, les pressions qu’il réduit quand il ne les fait pas disparaître, ce qui ne peut avoir qu’un effet bénéfique sur notre santé. Les études sur les bienfaits de la sieste[4] l’ont bien montré[5].

    Alors, quel mal y aurait-il donc à s’arrêter et à laisser le temps au temps ? Quel sens cela a-t-il donc de vouloir si souvent occuper son temps de manière utilitaire ? Surtout que tout a besoin de temps pour exister et se construire, rien ne peut se faire trop rapidement. À aller trop vite nous prenons le risque de bâcler les choses. Combien de projets mal ficelés, d’erreurs commises pour avoir été trop vite et ne pas avoir pris le temps de faire, pour ne pas avoir laissé le temps au temps !

    S’arrêter pour ne pas faire, prendre son temps, c’est encore présent dans certaines cultures.

    Une stagiaire africaine dans une de mes formations m’a reporté un jour une citation africaine : « les blancs ont la montre. Nous, nous avons le temps ». Intéressant… et en même temps si pertinent…

    Ainsi, qu’est-ce qui est donc le plus important ? Avoir une montre pour mesurer sans cesse le temps, pour savoir à quel moment du jour nous sommes et être sûrs de ne pas perdre de temps, ou prendre le temps de vivre ? À trop courir, vit-on vraiment comme nous l’avons déjà abordé dans le chapitre V-4, « L’être au monde » ?

    Je me souviens, dans les années quatre-vingt-dix, j’entendais dire que nous étions dans la société du loisir, donc que nous savions en profiter. Mais quand en profite-t-on réellement ? Ça m’a toujours interpellé quand on voit à quel point nous pouvons chercher à occuper notre temps. Cela m’a encore plus interrogé quand j’ai découvert que dans les sociétés claniques anciennes, les individus travaillaient environ quatre heures par jour, profitant de la vie en dehors. Et nous, dans nos vies, quel temps nous reste-t-il donc pour cela ? Est-ce qu’on en profite vraiment ? On peut se poser la question quand, dans nos sociétés industrialisées, nous passerons une majorité de notre temps à d’abord étudier, puis ensuite travailler, afin, entre 55 et 65 ans (c’est-à-dire quand notre état physique commence à décliner), avoir de quoi profiter de la vie. Ça interroge, n’est-ce pas ! et mérite réflexion je trouve…

    Quelles possibilités nous donnons-nous d’accueillir ce qui vient (comme ce qui ne vient pas) et d’avancer si nous ne sommes pas capables de donner le temps au temps, de nous donner du temps, si nous courons sans cesse, si nous ne pouvons nous poser et prendre le temps de ne rien faire et de goûter au non-agir ? Quelles possibilités aurait-on alors de se connaître dans ces cas-là ?

    Savoir accueillir et prendre le temps, laisser le temps au temps, tout comme de savoir se poser et ne pas faire est nécessaire pour se découvrir et avancer sereinement, avec moins de stress et de pressions.

    L’auteurisation peut aussi, parfois, passer par là.

    « Les humains sont une espèce à la vie courte. Ils sont constamment pressés. Déterminés à prendre des décisions avant même de se renseigner, parce qu’ils veulent agir tout de suite, tant qu’ils en ont encore le temps. » (Orson Scott Card)

    [1] Je dis principalement occidentale de l’hémisphère nord car le rapport au temps est différent, moins prenant dans les pays du sud et notamment dans les cultures africaines, certaines cultures asiatiques, les cultures de tribus claniques, les cultures moyen-orientales, etc. Et cela même si la course au temps a tendance à s’immiscer en partie dans certaines de ces cultures, au travers de la mondialisation, du libéralisme, des multinationales et du business international.

    [2] Ce que j’appelle le ne-pas-faire, c’est le fait de décider de s’arrêter et de ne pas faire des choses que nous considérions devoir faire, pour se poser.

    [3] Ce qui peut bien évidemment se comprendre.

    [4] Notamment sur les réductions des risques cardio-vasculaires en cas de surmenage.

    [5] Maintenant, reste à savoir si les siestes institutionnelles ont le même effet que les siestes personnelles et intérieurement spontanées.

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