Don et Autorisation

Au fil des pages

« « Le don, ce n’est pas donner ou prendre seulement. Réduire le don à deux diades, ce n’est pas un don, c’est un abandon. » (Carles Sanders Pierce)

La générosité, la bonté, l’acte désintéressé sont le sens commun attribué au don dans notre société moderne et occidentale. On donne des cadeaux, du sang, des organes… on donne à des associations, à ses descendants, pour de bonnes œuvres… autant d’actes généralement vus comme désintéressés et nés de la « bonté humaine ». Ce qui en fait d’ailleurs un objet suspect dans nos sociétés occidentales où la rentabilité, l’évaluation et l’efficacité priment.

En effet, quelle place peut donc avoir la gratuité dans la société du profit ?

Mais, un don n’est-il que cela ? N’est-ce pas limiter cet acte que de le restreindre à cette vision ? N’est-ce pas faire fi de la richesse de la langue française dans l’utilisation du verbe donner ? Et n’est-ce pas nier un mécanisme très ancien révélé par les anthropologues ? Un mécanisme constitutif du lien social, de la relation sociale. Un mécanisme qui, comme nous le verrons, sans être intéressé, n’est pas dénué d’intérêt et n’en est pas pour autant gratuit. » (p.13)

« Qui dit obligation, dit quelque part ne pas avoir le choix. Et cette sensation de ne pas avoir de choix a été un élément perturbant dans ma connaissance de ce qu’était le don. Cela heurtait ce fantasme de « toute-puissance dans lequel on se croit capable de se réaliser indépendamment de toute contingence historique et sociale » (de Gaulejac, p.273). Quand j’ai commencé à décortiquer le processus, je me suis demandé en quoi on pouvait se trouver dans l’obligation de donner, de recevoir et de rendre. Cela heurtait mon sentiment, mon désir et ma soif d’indépendance et de liberté. Pour comprendre cela, j’ai alors été faire face à mon histoire ainsi qu’aux histoires qui m’entourent, à celles que j’ai croisées.

J’ai d’abord vu en quoi on se retrouvait impliqué dans une spire de don. On est impliqué dans les règles et codes sociaux des groupes auxquels nous appartenons et cette implication, sans que l’on en ait vraiment conscience nous oblige à donner. En donnant, par notre implication au monde, par cette obligation que l’on ressent, on implique l’autre. Celui-ci se retrouve à son tour impliqué par l’ordre des choses d’une part, mais aussi par nous. Et il se sent à son tour obligé, doublement obligé. Obligé par nous et les règles sociales de recevoir d’abord, puis obligé par lui-même, car en acceptant ce don, en s’impliquant ainsi par son propre désir dans cette situation, il se sait obligé de rendre, car il est généralement de coutume de rendre lorsque l’on reçoit. Que ce soit un cadeau ou des coups. » » (p.25)

« Je viens de dire que pour autoriser, il était nécessaire d’être autorisé ou de s’autoriser, ce qui dans les faits est une réalité. Mais, derrière cette réalité, c’est l’autorité (que l’on se donne ou qui nous est donnée) qui permet d’autoriser. J’imagine que dans votre vécu vous en avez tout comme moi bien des exemples…

Pensez simplement à l’école. Quand vous y étiez, preniez-vous la parole sans que l’enseignant – autorité présente – vous la donne ? En général non. Et si vous le faisiez, vous outrepassiez son autorité en vous donnant le droit de le faire, donc en faisant preuve d’une autorité individuelle. Et n’est-ce pas pareil en entreprise dans certaines réunions ?

 L’autorité est donc la représentation qui nous permet d’autoriser, qui fera que l’autre sera dépendant de notre autorisation. Sans autorité acceptée et reconnue, il n’y a pas d’autorisation dans le sens d’autoriser.

« Les concepts d’“autorité” et d’“autorisation” sont liés et l’on ne peut parler d’autorité sans penser à l’autorisation, et réciproquement »  (Pain et Vulbeau, p.39).

Mais qu’est-ce que l’autorité à notre époque ? Et d’où vient-elle ? » (pp.42-43)

« Quel lien peut-on donc faire entre le Don et l’Autorisation ? Les deux peuvent-ils coexister, être présents en même temps ?

Ce sont les interrogations qui me sont venues en 2006, lors de la rédaction de mon mémoire de dufa. Mais une question plus centrale m’est par la suite rapidement venue : qu’en est-il de l’autorisation lorsque le don s’exprime et qu’en est-il du don lorsque l’autorisation s’exprime ? 

Je pense que l’on peut affirmer que l’autorisation est présente dans bien des rapports relationnels. Et rappelons-nous que précédemment j’ai posé le don, dans la lignée des anthropologues, comme une des bases du lien social.

Don et Autorisation font donc tous deux parties de la sphère relationnelle. Une sphère que l’on peut voir comme une « bulle » dans laquelle chacun occupe un espace spécifique, un volume.

 Nous avons vu dans la première partie que le Don tournait autour de trois obligations : donner, recevoir et rendre. Et nous avons aussi vu dans la deuxième partie que l’Autorisation tournait autour de trois actions : autoriser, être autorisé et s’autoriser.

Si nous mettons ces deux termes en relation, que se passe-t-il ? Qu’est-ce que cela vous inspire ? Prenez donc 5 minutes pour y réfléchir un instant avant de poursuivre votre lecture. » (p.63)

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